La création de Apple Or Not a été en partie la conséquence de l’abandon d’Aperture, le logiciel pro de photo, créé en 2004. C’est une ineptie incroyable, révélatrice des dernières tendances de la compagnie. C’est pour nous le point le plus grave : en abandonnant ces clients – à qui on avait quand même promis monts et merveilles, Apple oublie une partie de sa vision, celle que Jean-Louis Gassée (ancien DG de Apple France dans les années 1980 passé à Cupertino ensuite avant de fonder Be et d’écrire des chroniques dans Libération) avait qualifié de Travailleurs du savoir. En d’autres termes, les créatifs grâce auxquels Apple a construit cette fantastique image d’entreprise innovante et cool.
L’abandon des pros constitue une énorme erreur stratégique : en cas de retournement de conjoncture, les nouveaux clients partiront vite ailleurs, ils n’ont pas le même degré d’attachement que les anciens. Et sans ces créateurs prescripteurs, que deviendra Apple ?
Pour ceux qui ne le connaissent pas, voici une brève description de ce logiciel que j’utilise depuis des années (après l’avoir payé au prix fort). Sa sortie a été une révolution dans la photo numérique qui devenait professionnelle avec les boîtiers reflex Canon et Nikon. L’offre logicielle était très réduite, beaucoup de photographes utilisaient Photoshop et lui adjoignaient des modules spécialisés. Dès sa première version Aperture offrait une solution globale extraordinaire, renforcé par un magnifique écran de 30 pouces encore inégalé plus de 10 ans après sa sortie parce que bien adapté aux besoins des pros avec son format plus pratique pour les photos en hauteur… Pour le décrire rapidement, Aperture offrait de puissant outils de « développement » des fichiers bruts (RAW), des traitements colorimétriques et densitométriques associés à un catalogueur hors pair, beaucoup plus puissant que iPhoto tout en restant convivial. Il admettait beaucoup de plug-ins et s’interfaçait avec tous les softs Apple et les réseaux sociaux. Bref, une réussite totale, d’où son succès immédiat. Au fil des années, la concurrence a riposté avec Adobe et son Lightroom ou Capture One Pro, chacun d’eux prenant tour à tour l’avantage sur quelques unes des nombreuses variables à traiter. La version 3 d’Aperture était devenue très efficace et largement comparable à ses concurrents. Personnellement, je gère 105 000 clichés pesant près de 1 tera-octet sur plusieurs ordinateurs (iMac 24 pouces, macBook Pro, Air, Retina, etc.). Comme souvent, la presse informatique n’a rendu compte que partiellement des qualités de ce soft. Heureusement que des blogs de photographes ont défendu ses qualités.
Je laisse de côté les caractéristiques purement photographiques d’Aperture (qui sont très spécialisées) en ne donnant qu’un exemple de sa puissance : Si vous faites un portrait à contre jour et que vous souhaitez que la (belle) chevelure de votre modèle soit sculptée par un contrejour sans flash, même avec un super reflex, la meilleure focale, le meilleur réglage, le visage sera un peu sombre (sous exposé). Avec Aperture, un outil génial permettait dès 2008 d’éclaircir sélectivement les parties qui vous intéressent, les pommettes ou les lèvres et d’obtenir un cliché parfait (c’est Nikon qui avait innové avec son traitement U-point réalisé par Nik-Software trois ans avant). Quand on lit que le nouveau Photos reprendra beaucoup des caractéristiques de iPhoto ou d’Aperture, on rigole…
Aperture est également génial dans la gestion des grosses photothèques. En combinant les mots clés et les dossiers intelligents, il est très facile de s’y retrouver même quand on dépasse 100 000 images. J’ai des dossiers intelligents qui permettent d’aiguiller automatiquement toutes les nouvelles photos vers tous les périphériques possibles. Quand je connecte un iPad, iTunes et Aperture copient les photos que je lui ai destinées (plus de séries, clichés en plus grand nombre, etc.). Quand je connecte un iPhone, Aperture envoie les mêmes noms de dossiers mais avec moins de clichés. Et si c’est un vieil iPhone, encore moins de vues pour ne pas le saturer. Et bien sur, l’interfaçage avec les réseaux sociaux est immédiat. Encore plus fort : avec iBooks Author aussi ! Vous imaginez : vous faites un livre avec plus de 100 000 photos en ligne auxquelles vous accédez par mots clés ou dossiers intelligents pour les intégrer dans votre maquette…
Bien sûr, tout le monde n’a pas de tels besoins, mais c’est un logiciel pro. Pourquoi l’abandonner ? Et couper toutes les possibilités créatives avec les autres softs comme iBooks Author ?
C’est le développement des produits professionnels qui fait progresser ceux destinés aux amateurs. Regardez l’automobile…
L’abandon d’Aperture illustre la désinvolture avec laquelle Apple considère ses clients qui ont quand même payé ce soft près de 300 € à sa sortie et le (gros) matériel qui allait avec… Apple se fiche désormais de cette clientèle. Non seulement la compagnie s’en moque mais, plus grave encore, elle sabote. Et là on entre dans le pur scandale que Apple Or Not dénonce :
Pour caser à tout prix la bouffonnerie de Photos (voir les commentaires sur ce logiciel nullissime qui finira par s’améliorer un tout petit peu en quelques années…) Apple empêche de charger Aperture 3.4.3 (régulièrement acheté !!) sur Yosémite 10.10.
Pour y parvenir quand même (j’étais en rage quand j’ai découvert cette interdiction), il faut ruser en ouvrant le paquet par clic droit, en chargeant quand même Aperture qui fonctionne alors avec le Terminal ouvert. N’est-ce pas du sabotage organisé ?
Ajoutons qu’Aperture a disparu du Store. Ceux qui l’ont acheté en version DVD sont invités à se procurer une version destinée à Yosémite. Petit problème : cette version, en apparence payante est introuvable ! C’est le comble de la gabegie. Faire payer une mise à jour d’un soft qu’on abandonne juste pour qu’il fonctionne sur le dernier OS…
Question stratégique : si une entreprise de haute technologie comme Apple ne s’appuie pas sur les pros pour attester des qualités de ses produits que reste-t-il à part le bling bling que beaucoup confondent avec le luxe ? A propos de celle-ci que va-t-il se passer quand les acheteurs s’entendront dire de leur chère montre qu’elle est dépassée ?
Et quant à l’argument selon lequel Apple fait le bon choix stratégique en orientant tout dans le nuage (c’est ce qu’on explique pour défendre Photos), il est à à peine recevable pour une bonne partie des amateurs et devient ridicule pour les pros. Je vais mettre mes 105 000 photos sur le serveur Apple ? Pour quoi faire ? A quel prix ?
Si le nuage est l’avenir, ce que j’accepte très bien, il eût été plus simple et plus intelligent de faire évoluer Aperture en aiguillant certains dossiers intelligents vers iCloud pour accélérer ce que je fais déjà moi- même avec mes iPhones et mes iPads. Mais pour cela, il faut respecter le client, réfléchir aux usages et ne pas s’engouffrer dans un marketing de lessiviers.
